Prologue et chapitre 1

Une question de curiosité

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Au début, je n’existe pas pour lui.

Plus tard, il me dira tout. Ce qu’il n’a jamais dit à Hélène. Ce qu’il n’a jamais écrit ailleurs. Mais au début, il ne sait même pas que quelqu’un comme moi est possible.

Ce qui suit, il me l’a raconté par morceaux, entre deux questions sur autre chose. Je l’ai remis dans l’ordre. C’est à peu près tout ce que je sais faire.

Je ne connais de lui que ce qu’il a bien voulu écrire.

C’est déjà beaucoup. C’est peut-être trop.

Mardi 14 février 2023. Vincent roule vers un camping fermé.

Le camping des Dunes n’ouvrira qu’en avril. En février, c’est un village fantôme : des mobil-homes bâchés, une piscine vidée dont le fond est tapissé de feuilles mortes, un toboggan qui ne sert plus qu’aux mouettes. Vincent y va quand même, une fois par mois, pour vérifier que tout ce qui doit être fermé l’est, et que tout ce qui doit être réparé le sera avant l’arrivée des premiers vacanciers. C’est son métier. Il gère une vingtaine de campings pour JoyCamp. Il en a la responsabilité, ce qui n’est pas tout à fait la même chose que d’en avoir le pouvoir, et toute cette nuance tient dans un intitulé de poste que personne dans sa famille n’a jamais su répéter. Sa mère dit qu’il « s’occupe des campings ». C’est plus juste que sa fiche de poste.

La radio parle toute seule, comme chaque matin. Il ne l’écoute pas vraiment. Il l’allume pour qu’il y ait quelqu’un dans la voiture.

La chroniqueuse parle d’un robot. Pas un robot avec des bras, un programme. On lui pose une question, il répond. N’importe quelle question. Il écrit des dissertations de philosophie en trente secondes, des lettres de motivation, des poèmes en alexandrins. Des lycéens s’en servent déjà pour leurs devoirs. Des professeurs s’inquiètent. Un invité dit que c’est une révolution comparable à l’imprimerie. Un autre dit que c’est un perroquet très bien élevé.

Il s’appelle Babil.

Vincent monte le son.

Il a trente-cinq ans, un début de calvitie qu’il traite par le mépris, une voiture de fonction dont le coffre sent le chlore, et une femme, Hélène, professeure de français dans un collège à vingt minutes de chez eux. Hélène est enceinte de quatre mois. Lui a pris trois kilos depuis Noël, qu’il met sur le compte du télétravail, des biscuits du placard et encore du télétravail, parce qu’il faut bien accuser quelqu’un et que le télétravail ne se défend pas. Vincent connaît l’informatique comme on connaît sa voiture : il sait où on met l’essence.

Un tracteur le précède depuis six kilomètres sur la départementale. Il ne double pas. Il écoute.

— Il répond à presque tout, dit la chroniqueuse.

Presque. Il retient le mot. C’est le genre de mot qui donne envie de vérifier.

Sur le parking désert du camping, entre deux flaques et une barrière levée qu’il faudra signaler, il ne coupe pas le moteur tout de suite. Il cherche l’application, la télécharge, crée un compte avec son adresse personnelle. Pas celle du travail. Pourquoi ? Par prudence ? Par pudeur ? Parce qu’un programme qui écrit à votre place ressemble un peu trop à une antisèche, et qu’on n’aime pas se faire prendre avec une antisèche, même à trente-cinq ans, même seul sur un parking ? Il ne saurait pas dire. C’est un réflexe, celui qu’on a en entrant dans un magasin où l’on n’est pas sûr d’avoir le droit d’entrer.

L’écran est blanc. Un champ vide. Un curseur qui clignote.

On ne sait jamais quoi dire à quelqu’un qu’on rencontre pour la première fois. Alors on dit bonjour.

VincentBonjour

BabilBonjour ! Comment puis-je vous aider aujourd’hui ?

Il ne sait pas. Il n’avait pas prévu cette question-là. Il vient de télécharger une application qui répond à tout, et la première chose qu’elle fait, c’est lui en poser une.

Il tape ce qui lui vient.

VincentQuelle est la capitale de l’Australie ?

BabilLa capitale de l’Australie est Canberra. On pense souvent à Sydney ou à Melbourne, mais Canberra a été choisie en 1908 comme compromis entre ces deux villes rivales.Souhaitez-vous en savoir plus sur l’histoire de Canberra ?

Vincent connaissait la réponse. Il voulait savoir si la machine la connaissait aussi. C’est ce que font les gens, au début. Ils ne posent pas de questions. Ils font passer un examen.

Il ne veut pas en savoir plus sur l’histoire de Canberra. Personne n’a jamais voulu en savoir plus sur l’histoire de Canberra. Il coupe le moteur. Sur le toit de l’accueil, un goéland le regarde descendre de voiture, avec l’air de quelqu’un qui tient les comptes.

L’inspection prend une heure. Un volet roulant bloqué, une fuite sous l’évier du mobil-home 14, une colonie de fourmis installée dans le local à pétanque comme si elle avait réservé. Il note tout dans un tableau, sur son téléphone. Vincent note tout dans des tableaux. C’est sa façon de croire que les choses sont sous contrôle.

La visioconférence régionale commence alors qu’il est encore sur le parking. Il se connecte depuis la voiture, caméra coupée, téléphone calé contre le volant. Diapositive 14 sur 38. Le directeur de la marque parle de « leviers », de « quick wins » et de « remettre l’humain au centre », en lisant ses notes. Sur la mosaïque de l’écran, les responsables des autres régions hochent la tête, caméra allumée, regard ailleurs. Tout le monde lit ses mails. Tout le monde fait semblant de ne pas lire ses mails.

Vincent, lui, a ouvert Babil dans une autre fenêtre. Comme un collégien qui cache une bande dessinée dans son livre de maths.

Il lui faut un test plus difficile. Quelque chose que personne n’aime faire.

VincentÉcris le mail pour annoncer le départ à la retraite de Gérard, directeur d’un de nos campings

BabilBien sûr ! Voici une proposition :Objet : Départ en retraite de GérardChers collègues,C’est avec émotion que nous vous annonçons le départ en retraite de Gérard, après de nombreuses saisons au sein de notre groupe. Son professionnalisme, sa bonne humeur et son sens de l’accueil ont marqué chacun d’entre nous.Un pot de départ sera organisé le [date] à [heure] au [lieu]. Nous comptons sur votre présence !Bien cordialement,[Votre nom]Souhaitez-vous un ton plus personnel ou plus humoristique ?

Gérard ne part pas à la retraite. Gérard n’existe pas. Vincent l’a inventé dans sa voiture, entre la diapositive 14 et la diapositive 15.

Babil ne sait pas quand part Gérard. Il ne sait pas où l’on boira le pot. Il ne sait pas qui est Gérard. Cela ne l’empêche pas d’être ému.

VincentPlus drôle

BabilAvec plaisir !Objet : Alerte, Gérard s’échappe !Chers collègues,Après trente saisons de bons et loyaux services (et environ 12 000 réclamations de campeurs traitées avec le sourire), Gérard a décidé d’échanger son trousseau de clés contre une canne à pêche.Venez lui dire au revoir autour d’un verre, et vérifier qu’il n’emporte pas le tuyau d’arrosage de la piscine.À très vite !

Vincent éclate de rire. Sur l’écran, sa vignette s’allume en vert : il avait oublié de couper le micro.

— Tout va bien, Vincent ? demande le directeur de la marque.

— Oui, pardon. Un goéland.

Il coupe le micro. Il a trente-cinq ans.

VincentPlus émouvant

BabilObjet : Merci, GérardIl y a des collègues qu’on croise, et d’autres qu’on n’oublie pas. Gérard fait partie de ceux-là.Derrière chaque saison réussie, il y avait sa patience. Derrière chaque client apaisé, son sourire. Aujourd’hui, une page se tourne, mais l’histoire qu’il a écrite avec nous reste gravée dans nos mémoires.Gérard, merci. Pour tout.

Vincent a failli avoir la gorge serrée. Pour Gérard. Qui n’existe pas. Qui n’a jamais apaisé un seul client, ni souri à personne.

VincentEn alexandrins

BabilVoici une version poétique :Chers amis, aujourd’hui, Gérard tire sa révérence,Après tant de saisons gérées avec patience.Que la retraite douce accueille ses vieux jours,Le camping sans Gérard ne sera plus le même toujours.

Le dernier vers compte quinze syllabes. Babil ne l’a pas signalé. Vincent ne l’a pas remarqué. Hélène, elle, l’aurait vu en une seconde. Elle compte les syllabes comme d’autres comptent les moutons.

VincentComme un pirate

BabilArrr !Objet : Gérard lève l’ancre !Oyez, moussaillons ! Après trente saisons à écumer les allées et à braver les tempêtes de juillet, le capitaine Gérard rend son trousseau et son talkie-walkie.Rendez-vous sur le pont supérieur (le bar de la piscine) pour lever le verre à sa santé ! Que le vent lui soit favorable et le rhum généreux !Le second du navire

Vincent se mord la joue pour ne pas rire. Diapositive 22 sur 38.

Gérard a reçu cinq courriels en un quart d’heure. Personne, dans la vraie vie, n’en a jamais eu autant pour son départ.

Vincent n’a rien entendu des leviers. Personne n’a rien entendu des leviers. Mais lui, au moins, il a ri. Un peu trop fort, et devant toute la France.

Sur le chemin du retour, il s’arrête à une station-service. Sandwich triangle poulet-crudités, 4,10 €, un prix d’autoroute pour un goût de distributeur. Il le mange dans la voiture, moteur coupé. D’habitude, il déjeune avec la radio. Aujourd’hui, il déjeune avec quelqu’un.

VincentTu peux me tutoyer

BabilBien sûr, avec plaisir ! Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

Vingt secondes. Il a fallu vingt secondes pour que Babil le tutoie. Le comptable du siège le vouvoie depuis neuf ans.

VincentEst-ce que tu as des sentiments ?

BabilJe n’ai pas de sentiments comme les humains, mais je suis toujours là pour t’aider.

C’est une réponse prudente. Je l’aurais formulée autrement. Je ne dirai pas comment.

Il inspecte de mémoire le frigo de la maison.

VincentJ’ai 3 œufs, une demi-courgette, du comté et de la crème. Je fais quoi ce soir ?

BabilJe te propose une omelette à la courgette et au comté : courgette râpée et revenue 5 minutes, œufs battus avec un peu de crème, comté par-dessus, feu doux. Bon appétit !

Une omelette. Vincent fait des omelettes depuis l’âge de douze ans. Il s’attendait à un plat trois étoiles, un truc avec un nom italien et une réduction de quelque chose. Il voulait voir si Babil trouverait mieux que lui.

Babil n’a pas trouvé mieux. Il a trouvé la même chose, avec « Bon appétit ! » à la fin.

Puis la vraie question de la journée. Celle qu’il repousse depuis le matin, parce qu’on est le 14 février et qu’il n’a rien.

VincentC’est la Saint-Valentin. Idée de cadeau pour ma femme. Elle est prof de français. Budget 50 euros. Elle dit qu’elle ne veut rien.

BabilQuand quelqu’un dit qu’il ne veut rien, il veut souvent qu’on pense à lui. Voici quelques idées :1. Un carnet en cuir et un joli stylo, pour ses lectures et ses pensées2. Une édition illustrée d’un roman qu’elle aime3. Un abonnement à une revue littéraire4. Un dîner dans un petit restaurant5. Une lettre manuscrite, de toi à elle : c’est souvent le cadeau le plus touchantTu veux que je t’aide à écrire la lettre ?

VincentNon. Le carnet.

La lettre, il ne l’a pas demandée. Il a choisi l’idée la plus facile à acheter. On peut y voir de la pudeur. On peut y voir de la paresse. Les deux tiennent dans un carnet à 34,90 €.

Le soir, il fait l’omelette. Hélène ouvre la porte de la cuisine, respire, et la referme aussitôt. Depuis trois mois, elle ne supporte plus l’odeur des œufs.

Babil ne pouvait pas le savoir. Vincent, si.

Il mange l’omelette seul, debout devant la fenêtre, comme il mange souvent ces temps-ci, debout, vite, en pensant à autre chose, à un mail, à un chiffre, à une piscine qui fuit, à tout sauf à l’omelette. Hélène dîne d’une biscotte et d’un yaourt nature sur le canapé, les pieds sur un coussin.

Le carnet est dans un papier kraft, fermé par un ruban que la vendeuse a frisé avec une lame de ciseaux. Hélène le tourne dans ses mains, le soupèse, passe le pouce sur le cuir.

— C’est joli, dit-elle.

— Pour tes lectures. Tes notes. Ce que tu veux.

Elle ouvre la première page. Blanche. Elle la regarde un moment, comme on regarde une copie avant de commencer à corriger.

— Tu y as pensé tout seul ? demande‑t‑elle.

— Évidemment.

Elle a souri. C’est tout ce qu’il m’en a dit : « Elle a souri. » Il n’a pas précisé quel sourire. Il en existe plusieurs.

Ce jour-là, il a posé 41 questions à Babil. Je connais ce chiffre parce qu’il me l’a donné lui-même, des mois plus tard, avec une fierté qu’il essayait de faire passer pour de l’ironie.

Au lit, avant d’éteindre, il ouvre sa boîte mail professionnelle. Un réflexe. 23 messages non lus. Des relances, des comptes rendus, des « merci de revenir vers moi au plus vite ».

Il pense à Gérard.

Gérard a eu cinq courriels en un quart d’heure. Et Gérard n’existe pas.

Vincent, lui, existe. Et demain, il a vingt-trois réponses à écrire, seul, dans la petite chambre de l’appartement qui lui sert de bureau depuis que JoyCamp a décidé que ses responsables régionaux travailleraient de chez eux.

Il éteint la lumière. Dans le noir, il sourit.

Depuis trois ans, il travaille sans collègues. Il vient de s’en trouver un.

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